Je me suis réveillé dans une grande salle blanche. Ce n’est pas ma chambre, ni mon lit. 
Je vais me lever quand une douleur aiguë dans la jambe freine mon mouvement. Le genou droit commence à battre comme un gros tambour et ma tête est soudainement enveloppée dans une douleur épaisse. 
— Où je suis ? 
— À l'hôpital Bruggman, mon garçon. Tu as été renversé par une voiture, tu ne te souviens pas ? Tu as eu de la chance, tu sais ! Heureusement que tu es jeune et solide. Mais tu ne dois pas encore essayer de bouger, hein. Tu souffres d’une commotion cérébrale et tu ne peux pas te lever avant quelques jours. 
L’infirmière tourne autour de moi en refaisant mon lit. 
— Depuis quand je suis là ? 
— Ça fait trois jours que tu es arrivé. Tu as été dans le coma, peut-être que tu ne te souviens de rien, mais maintenant ça va aller, tu sais. Tu ne dois pas t’en faire. 
— Et ma mère, mes parents ? Ils savent que je suis là ? 
— Mais oui, hein, évidemment mon garçon ! Ils viennent te voir tous les jours depuis que tu es arrivé. Ils vont être heureux comme tout de voir que tu es enfin réveillé. Ils s’en faisaient beaucoup, tu sais. C’est normal, hein. 
Je ferme les yeux. 
Moi, par contre, je ne sais pas si j’ai envie de les voir. Enfin, c’est pas exactement ça. J’ai envie de les voir, mais pas si vite. 
Le visage de ma mère me revient d’un coup en mémoire, un peu flou. 
J’aimerais être encore un peu endormi, le temps de me préparer à être capable de regarder en face son visage douloureux.  
J’ai envie d’être seul et garde les yeux fermés pour faire croire à l’infirmière que je me suis endormi jusqu’à ce qu’elle sorte.
Je l’ai pas vue venir. 
Je regardais de l’autre côté, je suivais Maria de la Concepción — vous savez, c’est celle dont je suis amoureux et que j’appelle la Grosse Vache, mais son nom c'est Conchita. 
Elle marchait avec sa copine dont je me rappelle jamais le nom. 
Je sens juste le choc et puis il y a un bruit formidable, un bruit planétaire, énorme, je sais pas dire autrement, un crissement cosmique et, c’est drôle à dire, mais juste à cet instant précis, je SAIS que je suis moi. Tu vois ce que je veux dire ? 
C’est la première fois de ma vie que je ressens ça, de me sentir moi, tout entier, — complet — alors qu’en cet instant, tout autour de ce moi, il y a un tintamarre gigantesque. 
Ensuite, il y a le choc de mon corps contre la carrosserie de la voiture ; bruit mat — et en contrepoint, un soupir que j’entends pour la première fois, le mien, et c’est curieux, il me semble émouvant — les freins qui hurlent dans les aiguës, et puis, encore une fois, ce son humide de viande molle projetée contre le pavé — je peux l’entendre distinctement — avec la douleur diffuse, lointaine, comme celle de quelqu’un d’autre, et encore, en échos multiples, le bruit de ferraille, l’explosion de tôle comprimée. 
Puis, le silence. 
Je vois le ciel. J’entends des voix, des cris, autour, qui s’approchent. Je vois des visages flous, dans le ciel. 
— Ça va ? Je ne comprends pas. Pourquoi ils demandent ça ? 
Je dis — Où sont mes lunettes ? Le bruit de ruche autour de moi devient insupportable, j’entends aussi une sirène toute proche qui se vrille un passage dans le fouillis de mes nerfs, et encore ces regards affolés des visages inconnus, suspendus comme des ballons dans le ciel dans le ciel, qui me regardent. 
Insoutenable. 
Je rampe hors d’un trou de silence épais et de noir et vomis du liquide vert, âcre, des clous rouillés qui me déchirent les entrailles. 
Je suis seul dans ma nuit. 
Quelqu’un vient, encore un visage inconnu. Ça s’éteint, c’est de nouveau le tunnel. 
Je me réveille, des chuchotements, je crois distinguer les voix, des visages, une silhouette, qui est-ce ? Je ne me souviens pas. 
Oui, ma tante Alis et une femme, ma mère. 
Le visage, le regard douloureux de ma mère. Diamantina. Insoutenable.