Après l’école, je rentre directement à la maison.
Je sonne en bas et ma mère m’envoie la clé par la fenêtre, à l’intérieur d’une chaussette de laine roulée en boule, pour pas casser la clé.
Quand j’arrive dans notre appartement, au quatrième, tout est silencieux. Plus que d’habitude. Ma mère m’attrape et me fait chut, silencieusement, un doigt barrant sa bouche, les sourcils froncés.
-- Qu’est-ce qui se passe ?
-- Chuut !  Je t’expliquerai après. 
J’aperçois alors mon père de dos, dans l’autre pièce, assis sur le lit des parents. Il est penché, la tête entre ses mains.
Je le regarde depuis le seuil, puis retourne près de ma mère.
Je chuchote.
-- Qu’est-ce qu’il a, papa ?  Il pleure ?  Pourquoi ?
-- Il est triste.  Ta grand-mère est morte. On a reçu aujourd’hui un télégramme. 
-- Quelle grand-mère ?  

Je ne savais pas que j’avais encore une grand-mère ! 
Je ne connais ni mes grands-pères, ni mes grand-mères. 
Je croyais qu’ils étaient tous morts depuis longtemps, avant ma naissance, et là, j’apprends que j’avais encore une grand-mère.  Vivante. 
Mais elle vient de mourir ! 
Je ne pourrai plus jamais la connaître. La mère de mon père. Ma grand-mère, Amelia.

Moi, j’ai des pouvoirs secrets. 
Je les ai reçus pendant la nuit.  Grâce à mes rêves et mes cauchemars. Moi, j’en fais plein. Toutes les nuits.  C’est comme une porte en moi qui s’ouvre sur les ombres, les fantômes, les esprits et les morts. 
Ah, ah, ah, je vois que vous avez peur, et vous avez raison d’avoir peur, car cette porte, je vais l’ouvrir. 
Pour partir à la recherche de ma grand-mère Amelia.

TA DAAAAAAM !
Ô esprits telluriques de la montagne qui l’a vue naître (ma grand-mère !)
Ô emmène-moi, emmène-moi près d’elle (ma grand-mère !)
Que celle qui a fait naître celui qui a fait naître à son tour celui que je suis, soit !

Et une chèvre apparaît.  
-- Esprit, tu t’es trompé, je t’ai demandé de voir ma grand-mère, pas une chèvre ! 
-- Monte donc dessus et tais-toi ! -- me crie une voix.
Ça y est, j’ai fâché l’esprit. La chèvre me regarde de ses yeux fendus, d’un air réprobateur. Je m’approche lentement, l’enfourche avec précaution et nous disparaissons instantanément.

-- Tu vas répondre, à la fin ? 
-- Hein ! Quoi maman ? 
-- Mais tu n’as rien écouté ! Ça fait dix fois que je t’appelle pour venir manger ! Qu'est-ce que tu fabriques dans les toilettes depuis tout ce temps ?  Tu es malade ? 
-- Non, m’man. J’arrive.
-- Alors, dépêche-toi. 
À table, le couvert de mon père est mis, mais lui est toujours dans la chambre. Ma soeur Séraphine est silencieuse. Elle me regarde fixement dans les yeux, et ça, ça veut dire : fais pas le malin !
-- Et papa, m’man ? 
-- Il va venir. Tais-toi maintenant.  Et mange ! 
On mange en silence.

Je vois une silhouette dans la brume. Une ombre imprécise, là-haut, au bout du chemin. Je descends de la chèvre, qui s’éloigne tranquillement brouter les herbes du bord, et je gravis le sentier, un peu inquiet.  
Autour de moi, à cette heure, les chênes et châtaigniers sont ce qu’ils sont vraiment, au-delà des apparences : des géants au rythme d’éternité.   Leur présence semble suivre mes pas d’un regard lourd, insistant.
-- Ven. Acercate.   Viens. Approche.  ¿ Te acuerdas de mi ?   Tu te souviens de moi ?
-- No. ¿ Quien eres ?  Non. Qui es-tu ?
-- ¡ Pero coño ! ¿ No me llamaste ?  Mais bordel, ne m’as-tu pas appelé ?  
-- ¡ Ah, si ! ¿ Eres mi abuela ?  Ah, oui !  Tu es ma grand-mère ?
-- ¡ No, soy una cabra !  Non, je suis une chèvre !  Évidemment que je suis ta grand-mère. Allez, viens avec moi. 
Elle me prend par la main -- pas si doucement que ça d’ailleurs.  Quel caractère elle a l’air d’avoir, la grand-mère ! -- et m’emmène vers l’entrée d’un village.
Les brumes se dissipent et, discrètement, je tente un coup d’oeil vers elle, son visage. Elle a des yeux perçants, une bouche volontaire. Elle dégage une force incroyable, pleine de colère.  Et une toute petite pointe de tristesse.
-- Tu reconnais l’endroit ? 
-- N... non. 
-- C’est le village où est né ton père. Et aussi ton grand-père. Rano.  C’est ici aussi qu’est mort ton arrière-grand-père, là-bas, dans le verger, à Llairín... 
-- Mais moi je suis jamais venu ici.  J’étais pas encore né.  Et après on a été habiter ailleurs, enfin je veux dire, eux quatre, puisque moi j’étais pas encore né. Puis, moi, je suis né à Riosa, je me souviens de Sil, le chien, puis on a encore déménagé, et puis on est parti en Belgique. C’est très loin !  Donc, moi je suis jamais retourné en Espagne, enfin, je veux dire, sauf cette fois-ci, où je te rencontre.  Dis, grand-mère Amelia, où on est quand on est pas encore nés et que les autres sont déjà là ? 
-- Hein ?  Ouf, toutes ces questions !  Écoute, on verra ça une autre fois.  Aujourd’hui, on a peu de temps, alors utilise-le bien.  Pourquoi m’as-tu appelée ?  Tu as quelque chose à me demander ? 
-- Oui.  Grand-mère.  D’abord, pourquoi tu es morte ? 
-- Parce que j’étais vieille !  Et fatiguée de batailler et de vivre.  Parceque ça n’avait plus de sens, et que je voulais retrouver ton grand-père Manuel.  Et me réconcilier avec lui. Je crois que je lui ai causé beaucoup de chagrin. 
-- Il est ici, mon grand-père ? 
-- Non.  Si un jour tu veux le voir, tu devras l’appeler comme tu as fait pour moi. Mais, je te préviens, tu ne pourras pas nous voir les deux ensemble.  Jamais. 
-- Lui, c’est aussi une chèvre, le messager ? 
-- Ah, ah, ah. Non.  Ton grand-père, une chèvre !   Ah, ah, ah !  Il est bien plus subtil que moi.  Lui, c’est un oiseau. 
-- Un aigle ?
-- Mmoui, peut-être…  Maintenant, cela suffit.  Il faut nous séparer, je ne peux pas rester.  J’ai à faire, mais nous nous reverrons. Retourne-toi et repars sur le chemin. Mais, sans te retourner pour regarder, hein ! 
En retraversant le fin brouillard en sens inverse, le chemin s’enfonce à nouveau dans la brume. Quand je me retourne, il n’y a rien d’autre que le chemin. Plus de traces de ma grand-mère.

-- Tu vas te décider à manger, oui ? ¡ Dios que cruz, este guaje ! Et enlève ton chapeau pour manger ! 
-- C’est mon chapeau de cow-boy. J’en aurai besoin pour retourner au village de papa et retrouver grand-mère dans la brume. 
-- Mais qu'est-ce que tu racontes ? Seigneur, quel enfant ! Mange, sinon... 

Maintenant, je connais l’invocation. Je peux retrouver ma grand-mère quand je le voudrai. Enfin, il faudra aussi qu’elle soit d’accord de venir, ce qui est pas gagné d’avance, avec ce sacré caractère qu’elle a...