Ma tante Alis et ma mère, c’est des vraies aventurières. Elles sortent de la maison prêtes à explorer les terres inconnues où les guettent mille et un dangers — des vrais ! — et tout ça alors qu’elles savent même pas parler la langue des indigènes d’ici. Elles savent juste demander le nom de notre rue, pour y retourner.
— Sibouplé parldon madàn, lé boulé chairchai la rrou de la klinik ?

C’est pour dire : s'il vous plaît madame on cherche à aller rue de la clinique.
Ma tante Alis elle essaie même plus de dire son adresse — rue Sergent de Bruyne ça donne larrou sèrjanne délblrounn — elle a renoncé, puis de toute façon personne la comprenait, alors elle dit klinik aussi, c’est plus facile. Avant c’était facile aussi, rue Jorez, c’est presque espagnol Jorez, mais klinik c’est encore mieux, rapide comme un déclic, clic, clac, klinik, c’est fait. Ma tante Alis et ma mère elles demandent toujours — toujours — à une femme, jamais à un homme, c’est stratégique. — Parldon madàn.
Elles ont peur de demander à un homme et de pas réussir à se retenir de rire si elles demandent à un homme.
— Parldon mèchiè, elles prononcent comme ça — et pfffffrrrrttttttt, elles explosent tout de suite direct, surtout tante Alis qui a le rire facile et elle sait plus s’arrêter, et c’est contagieux — on s’y met tous — alors ma mère aussi elle commence à rire en pleurant, même que c’est les seuls moments où je la vois rire, ma mère.
Mechiè en asturien ça veut dire j’ai pissé.
Parldon mèchiè ça donne Pardon, j’ai pissé et, effectivement, elles pissent de rire, ma tante Alis et ma mère quand elles répètent les phrases à la maison pour les apprendre, on rigole tous tellement qu’on en a mal au ventre.
Donc, elles ont décidé que dorénavant ça allait être madàn.
Quand, Séraphine et moi, on les accompagne dans les explorations elles s’en font pas trop, ma tante Alis et ma mère, car on fait les interprètes. C’est nous qui parlons aux indigènes en français et moi, au début, je suis vachement fier de ce rôle. Mais après, à la longue, surtout si Séraphine n’est pas là et que je suis tout seul avec elles, c’est embêtant de devoir aller parler avec les gens que je connais pas. Ma tante et ma mère elles doivent toujours un peu insister, mais je finis par y aller une fois que ma mère me fait des promesses.
— ¡ Anda ! ¡Vete ya, y no me calientes los cascos !
Ça veut dire, en gros, vas-y avant que je rue, et comme elle en est capable et puisque j’ai plus le choix, je me risque à rentrer seul dans ce café où tout le monde me regarde.
Je vois bien qu’ils savent que je suis un petit étranger surtout qu’ils ne peuvent pas ne pas voir ma tante Alis et ma mère qui m’attendent en gesticulant de l’autre côté de la porte sur le trottoir à me surveiller à travers la vitre, et même déguisées en indigènes locales — le dimanche, toutes les deux, elles ont acheté au marché du Midi le même imperméable gris que mettent les femmes indigènes d’ici avec le foulard en plastique transparent assorti — ça se voit à des kilomètres qu’elles sont pas d’ici. Ma tante Alis ça se pourrait encore parce qu’elle est blonde aux yeux bleus, mais ma mère, elle a les cheveux noirs et la peau brune.
Même déguisées, et même si ma mère se teignait en blonde, elles ont pas le comportement ni les gestes des femmes locales. On est tout de suite repérés, et moi je suis déjà dans la grotte de la gueule du loup tout seul, et quand je suis rentré c’était déjà calme comme avant une tempête — les cafés espagnols c’est différent, y'a plein de bruit tout le temps, des joueurs de cartes qui s'engueulent, le musique et tout ça —, mais maintenant, c’est un silence comme quand on voit que Zorro il va être en danger, mais y'a pas la musique du suspense ici, on entend juste mes chaussures neuves qui couinent quand je marche, gnic gnic gnic — c’est ma mère qui m’oblige à les mettre ! — gnic gnic gnic et y a au moins trente kilomètres jusqu’au comptoir, mais en plus le patron du café il a fait verser des braises bouillantes plein sur le sol juste avant que je rentre, ils sont comme ça les indigènes d’ici, et il attend derrière son comptoir, gnic gnic gnic, avec un sourire mauvais de traître chinois.
Je suis tellement pressé de ressortir que je cours pour rejoindre ma tante Alis et ma mère. Quand j’arrive, j’ai oublié ce que le fourbe derrière le comptoir m’a expliqué. Il a d’ailleurs sûrement essayé de m’hypnotiser pour m’apprendre un mauvais chemin avec sans doute plein de pièges mortellement dangereux. Alors, j’invente un peu en disant que c’est facile, que c’est par là, puis par là, mais il a dit qu’on peut y aller aussi par là, ou par là aussi, si on veut. En fait, on peut aller un peu par où on veut, par là, par là, par là ou par là, c’est pareil. Même par là.
Et, ça, c’est le comble, je me fais enguirlander par ma mère qui dit que c’est bien la peine que je parle le français si c’est pour ça. — Parlaparlaparlaparla elle m’imite, et qu’à quoi ça sert que je rentre dans le café si c’est pour savoir ça, qu’elle peut aussi le dire, et moi je suis assez d’accord que ça sert pas surtout que c’est moi qui ai affronté les ennemis traîtres et les braises avec les chaussures qui couinent.

Heureusement, maintenant, ma tante Alis et ma mère elles ont plus du tout besoin de Séraphine ou de moi pour les guider.
Elles ont un phare qui leur indique pile-poil le chemin de retour. C’est la tour du Midi.
Depuis qu’elle est presque finie, on la voit de très loin et nous comme on habite presque à côté, ma tante Alis et ma mère elles peuvent partir toutes seules en exploration, bras-dessus, bras-dessous en discutant entre elles — c’est les rares moments où je vois ma mère souriante. Régulièrement elles se retournent et regardent en l’air, — Mais oui, mais oui, ne crains rien, regarde, on la voit bien, elle est encore là, allons encore plus loin, explorons !, comme ça jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que le dernier petit bout du dessus de la tour du Midi qui soit visible au dessus des toits des maisons. Alors ça, c’est le signal infaillible pour ma tante Alis et ma mère, qu’il est temps de faire demi-tour et de rentrer au port.
La tour du Midi, c’est un peu la laisse à promenade de ma tante Alis et de ma mère.

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