#cureghemtango #ManuelFernandez Illustration Jean-Claude SALEMI
L’été, à un endroit du canal, y a une bande de singes qui s’amusent à le traverser. Suspendus au-dessus de l’eau, ces singes s’accrochent à la force de leurs bras aux barres d’acier tordues du pont cassé. On l’appelle le pont cassé depuis qu’il a été bombardé, pendant la guerre. Celle d’y a longtemps. Moi j’étais pas encore arrivé là, en Belgique. J’étais même pas encore né, on m’a dit.
La bande de singes c’est nous. Quelques copains du quartier, avec les Siciliens de la rue Grisar et les Grecs de la rue Georges Moreau.
Moi, le canal, je l’ai juste traversé une fois, à califourchon sur les barres, et je le ferai plus jamais, ça c’est sûr. J’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Les autres — mais faut dire qu’ils sont tous plus grands que moi – ils vont à bout de bras jusqu’au milieu, puis — SPLACH – ils se laissent tomber en plein milieu du canal. Après, ils rejoignent le bord, à la nage. Moi, je le fais pas. C’est vachement profond le canal. Et tout sombre. Je nage au bord près de l’échelle et jamais très longtemps, je sais pas encore très bien. Dès qu’il y a une péniche qui s’approche, je remonte. Les autres, ils restent dans l’eau, accrochés à l’échelle métallique, secoués par les remous. Souvent, ils se font engueuler par les mariniers des péniches qui passent, mais ils s’en foutent. On sait que la péniche va pas s’arrêter.
Dessin (lino) : Jean-Claude Salemi
Moi, d’être dans l’eau, j’en ai vite marre. Alors, je pars explorer la campagne. Parfois, Diego m’accompagne. Juste à côté du canal, y a un endroit qui s’appelle « La petite île ». C’est plein de petits sentiers qui longent des ruisseaux et des mares. Plein de libellules, d’oiseaux et d’insectes.
À côté des chemins, souvent, y a des potagers avec, au fond, une cabane faite de bric et de broc, de planches et de tôle. Ça ressemble un peu aux souvenirs de quand j’étais tout petit, en Espagne.
Il fait chaud et soif à marcher au soleil, et là, au milieu des potagers, des tomates bien mûres, accrochées à leur verdure odorante, nous appellent.
— Venez donc nous cueillir. On est bien mûres ! On est rafraîchissantes et on va vous couler délicieusement dans la gorge !
Diego et moi, à l’arrêt, on les regarde. On a entendu les voix des tomates.
Mais on va pas aller les cueillir. Car, derrière les plants de tomates, il y a là Angelo, ou Carmelo, ou Giovanni, ou comme tu veux : plein de vieux Italiens qui veillent, assis à l’ombre de leur cabane, au fond de leur potager. Ils protègent leur trésor. On devine leurs yeux brillants dans l’ombre, qui nous surveillent. Et, mêlées à la rumeur des insectes, on entend marmonner des imprécations. On distingue les remontrances qu’ils lancent aux tomates, comme si c’était leurs filles.
— Spès dè trainè. Butana. Kes kè tou a a lè aguichè, cè pèti voyou.
À regret, la bouche sèche, on continue plus loin notre exploration de la campagne.
Juste après un tournant du sentier, il y a deux vélos couchés sur le bord du chemin. Ce sont des vélos d’adultes, d’homme, avec une barre. Diego et moi, fatigués, on s’assied à côté des vélos. On doit retourner à la maison, et c’est loin à pied. Très loin. On reste là, un peu, pour voir. Y a personne autour. On écoute. Rien. Vraiment personne. Juste nous deux, essoufflés et assoiffés, à côté de ces deux vélos couchés dans l’herbe qui nous font le même coup que les tomates.
— Ils sont abandonnés, il dit Diego. Moi je lui dis que peut-être pas.
— Ouais, ça se voit. Quelqu’un qui a un vélo, il le laisse pas comme ça, jeté au bord, c’est sûr. Tu le laisserais, toi ?
Je réponds pas. Je regarde le vélo à côté de moi. Il est beau. Vieux, mais grand et majestueux. Je n'ai plus de vélo. Le bleu est devenu trop petit et on l'a donné.
— On en prend chacun un et on rentre avec. On sera vite à la maison.
C’est ce qu’on fait. Je relève le mien avec difficulté. Il est énorme et lourd, très haut, la selle m’arrive à la poitrine.
Je passe une jambe de côté entre les barres et je roule comme ça. Difficile au début, mais je trouve vite le truc. C’est un torpédo, il suffit de pédaler en arrière et ça freine. On s’entraîne un moment, Diego et moi, à freiner et déraper de la roue arrière dans les tournants. Puis on y va. C’est fait.
On retourne à fond à travers les sentiers. On a chaud, mais le vent de la vitesse nous rafraîchit. On hurle des cris de victoire en passant devant les plants de tomates. Yahiiiiiiiiiii ! On est des Indiens, on retourne au camp mais on prévient ceux du fort. Un jour, on les aura vos tomates !
Rapidement, on disparaît dans un nuage de poussière, poursuivis par les malédictions marmonnées de Carmelo, Angelo et les autres.
On quitte les sentiers. On arrive à l’asphalte et on se lance immédiatement, sans se concerter, dans une course. On passe sous le pont en hurlant, nos voix enflent, se réverbèrent, et on est déjà à la rue Georges Moreau. Rue des Vétérinaires, place du Conseil, tout ça sans ralentir, à fond, les cœurs battant à plein régime. On tourne presque couchés, pour entrer rue de la Clinique, puis rue Jorez, rue Sergent de Bruyne. Et là, je freine sec.
Mon père me regarde.
Il est là, sur le coin. Il sort juste d’acheter des cigarettes ; il a le paquet de Tigra en main, à moitié ouvert. Et il me regarde immobile, sans rien dire. Il a pas besoin. Moi je sais. Je sais qu’il a compris. Je sais pas comment, mais je sais qu’il a compris instantanément.
— Il est à qui ce vélo ?
— Il est à personne, pa. On l’a trouvé. On les a trouvés tous les deux près du canal. J’ai dit ça sans réfléchir, et maintenant Diego, qui est arrêté de l’autre côté de la rue, est aussi dans le bain.
Mon père ouvre très lentement son paquet. Tout en me transperçant du regard.
— Tu le ramènes tout de suite où tu l’as trouvé.
Il dit ça très calmement. Trop. Il regarde pas Diego. C’est à son fils, à moi, qu’il s’adresse uniquement.
Je réenfourche vite le vélo et repars d’où je viens. Sans me retourner, sans regarder Diego. J’ai la gorge nouée, je vois trouble. Je pédale plus vite. Droit devant moi.
Qu'est-ce qui va se passer à mon retour à la maison ?
J’entends Diego haleter derrière moi.
— Hé Mano. Ça va ? Qu’est ce qu’il t’a dit ton père ?
Je réponds pas. Dents serrées, je pédale à fond. Je traverse la place du Conseil, puis Georges Moreau. Tout le chemin inverse jusqu’au canal. Diego me suit. On renfile, en silence, les sentiers dans le soleil couchant. On n’entend plus que nos halètements, ponctués par les chants des merles, là-haut. Des trilles nostalgiques. Oui, le soleil se couche. On repasse, tête basse, à côté des tomates. Mais je n’ai même plus soif. Je n’ai plus envie de tomates. On roule l’un derrière l’autre, en essayant d’esquiver les ornières. Maintenant, il fait presque noir. C’était où encore ? Là ! Non, c’était pas comme ça. Après un tournant, je m’arrête et je dis :
— C’est ici !
Ce n’est pas ici, je le sais, mais ça ne fait rien. Les vélos reposent, couchés sur l’herbe pendant qu’il faut refaire le voyage à l’envers. À pied. On repasse devant les tomates, humiliés comme des Indiens qui viennent de perdre la guerre. Tout est silencieux maintenant. Quelques lucioles volettent, petites étoiles zigzagantes échappées du firmament.
On a encore du chemin avant d’arriver à la maison.
Puis, il faudra que je sonne car je n’ai pas la clé.
Puis, il faudra affronter le père.

une réaction
1 De Franswaz - 20/09/2025, 22:13
Hé Manu, quelle histoire...un trajet juteux! Je te vois...je t'entends...
Merci, Françoise