— È il parl’ ?
— Il parle ? Il n’arrête pas ! Il répète tout ce qu'il entend. Il est très intelligent, vous savez ! Et très sociable. Là, il est un peu intimidé et énervé, vous comprenez. Il n’est pas dans son élément...
Mon père, il aime beaucoup les oiseaux. Pas que. Il aime tous les animaux, pasqu' il a grandi dans la montagne, avec les vaches, les chevaux, puis les chiens. Dans la montagne d'où il vient, y a même des loups et des ours. Mon père me raconte que, l'hiver, quand il devait aller s'occuper des bêtes qui étaient dans les étables à l'écart du village, il entendait les loups, dans le noir. C'était quand il avait mon âge : dix ans.
Moi, je me dis qu'heureusement, ici, sur le marché de la Grand-place il y a que des oiseaux !
Le dimanche, c'est ici que mon père vient. Ou aux puces. L'un ou l'autre.
Ça fait plusieurs semaines que ça lui trotte dans la tête, à mon père. Il voudrait avoir un perroquet.
Pas un de ces petits machins verts qui jacassent tout le temps. Non. Un vrai, un grand. De ceux qui parlent et qui sifflent. Gris avec la queue rouge.
— È cè combiène ?
Je vois bien qu'il hésite, mon père.
Il en a envie, ça c'est sûr — moi aussi ! —, mais deux choses le freinent : le prix. Et, pire, la réaction de ma mère, si elle nous voit arriver avec un oiseau !
— Mille cinq cents francs et vous faites une affaire. Je vous laisse la cage et les bacs pour la nourriture avec. Vous ne trouverez pas une meilleure affaire sur le marché. Une bonne bête, jeune et en bonne santé. Et une voix !
— Cè chèrr. Va rèflèchir.
— Oui oui. Faites à votre aise, seulement. Mais ne traînez pas longtemps, parce qu’un bel animal comme ça, il part vite !
—...
On fait un tour du marché, mais je sens que mon père est soucieux. Il est tiraillé. Moi, j'ai envie qu'on l'achète tout de suite et qu'on l'emmène à la maison, pour lui apprendre plein de mots et de chansons.
— Tu veux des cacahuètes ?
— Oui, je veux bien.
Mon père m'achète un cornet de cacahuètes. De celles qui sont grillées mais pas pelées. C'est plus gai à les ouvrir soi-même : faut appuyer sur la petite crête et pof, la cosse s'ouvre tout du long, comme par magie. Après, entre deux doigts, tu effrites la fine pellicule brune. Ça marche mieux quand c'est des grillées. Elles sont les meilleures.
— Viens, on va boire quelque chose. Ça donne soif les cacahuètes.
C'est la première fois qu'on vient dans ce bistrot, sur un coin pas loin de la grand-place. Il est tout petit. Juste à côté de l'entrée, y a une table avec un banc. On s'assied dessus côte à côte. Mon père commande une bière brune — c'est ses préférées — et moi une orangeade. C'est une grosse dame qui vient nous les apporter à table.
— Alleï, il est intéressé par vos cacahuètes, lui !
Elle dit ça en indiquant, d'un geste de la main, le coin du bistrot.
C'est pas possible ! Comment ça se fait qu'on l'ait pas vu avant, en entrant ? Peut-être, que c'est pasqu' on pensait trop au perroquet...
Dans le coin, à trois mètres de nous, y a une grande cage avec dedans... Un singe !
Ouais ! Un chimpanzé ! Qui nous regarde, moi surtout, et encore plus mes mains et les cacahuètes qu'elles décortiquent.
Je lui en lance une. Le singe l'attrape et la mâchonne. Lui, il mange tout. Pelures incluses.
— Dale otra. Donne-lui une autre, me dit mon père.
Et comment ! Ça m'amuse et on commence à lui lancer des cacahuètes, en faisant des effets. Mais le singe c'est un bon gardien de but, il les attrape toutes. Les deux clients qui sont au comptoir rigolent.
— Ça il aime, vous savez. Il en a jamais assez ! Jouer et manger. Hein Joko ?
Mon cornet est vide. J'ai tout donné au singe, qui attend la prochaine cacahuète. Je roule en boule le cornet de papier et la lui lance. Il l'attrape, la renifle, la mordille. Il déchiquette tout le papier, puis, accroché aux barreaux, commence à secouer la cage en criant.
Il fait vachement peur. Il me fait penser à King-kong — en plus petit quand-même — que j'ai vu au cinéma Monaco.
— Joko, ça suffit maintenant ! Il n'y a plus rien à manger. C'est fini ! Gentil, le Joko. Gentil.
Joko, ça le calme pas ce que la patronne lui dit. Il s'agite encore plus, en me regardant méchamment, pour que je lui donne encore des cacahuètes.
— No lo mires. Ne le regarde pas, ça va l'exciter encore plus.
Je fais comme mon père me dit et je bois mon orangeade, en regardant devant moi et en essayant de plus lorgner vers le singe.
SPLAOUFF !
Juste entre nous deux, entre mon père et moi, vient d'atterrir une motte de quelque chose de brun.
C'est de la merde !
On regarde le singe et on voit qu'il est en train de recharger : il chie dans sa main pour nous envoyer la deuxième salve.
— Rapido, fuera ! Dehors vite !
Heureusement qu'on est près de la porte. On est à peine sorti que la deuxième tournée vient s'écraser sur la porte, derrière nous.
— Hostia ! El mono de los cojones ! Ya volveremos a este chigre !
Ouais, je crois aussi qu'on retournera pas dans ce café...
On se vérifie mutuellement, voir si on a pas été éclaboussés, mais, non, heureusement, ça va ! On a eu un bol pas croyable.
— Me cago en el mono y la puta madre que lo pario !, mon père n’en revient pas encore.
Et on est pris d'un fou rire, tous les deux. Moi je pleure de rire, plié en deux sur le trottoir. Quand on va leur raconter ça à la maison, elles nous croiront pas !
On repasse par la Grand-place, où le marché se termine. Les vendeurs sont occupés à ranger les étals et les cages.
On passe près du vendeur du perroquet de tout à l'heure.
— Alors, vous vous êtes décidé ? Quelqu'un d'autre le voulait, mais j'ai pas voulu le vendre, je vous l'ai gardé. J'ai bien vu que vous en aviez envie. Regardez, il est encore là !
Il soulève une couverture en laine effilochée et le perroquet, dans sa cage, se met à crier : — RAAAAH, RAAAAH, RAAAAH !
— Porkoi kil crié lè perokèt ?
— Oh, il est nerveux. Il n'aime pas être trimballé comme ça. C'est un animal sensible qui veut la tranquillité, dans une maison. S' il est heureux, il parle et siffle toute la journée. Il adore les enfants, aussi. Il raconte même des blagues. Hein, Coco ?
— RAAAAH, RAAAAH !
Le vendeur recouvre la cage avec la couverture et l'oiseau se calme et arrête de crier.
— Allez, comme c'est la fin du marché, je vous le laisse pour mille-quatre-cents. Tout compris. Vous pouvez même avoir la couverture.
— Mill fran.
— Houlà, comme vous y allez ! Ça, ce n’est pas possible, je ne gagne rien avec vous. Mille trois-cents, mon dernier mot.
— Tro Sèr. Ven, vamos. Viens, on y va.
— Attendez, c'est bon. Vous faites une sacrée affaire, vous.
Pendant tout le trajet, rue du Midi, avenue Stalingrad, place Bara, avenue Clémenceau, puis rue de la Clinique, on passe pas inaperçus, mon père, moi et la cage au perroquet.
— RAAAAH, RAAAAH, RAAAAH !
— Ça ira mieux quand il sera habitué à sa nouvelle maison, tu verras...
Mon père n'a pas l'air très convaincu. Et il nous reste à franchir une terrible épreuve : ma mère.
Monnaie de singe
sam., 04/10/2025. Lien permanent Ecrits
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une réaction
1 De Franswaz - 05/10/2025, 20:48
Oh, Manu, très fluide, images, sons, je me régale! F