Chers parents, je vais bien et je mange bien.

C’est même pas vrai. Je suis triste presque tout le temps et j’aime pas la nourriture. C’est que des légumes et de la bouffe dégueulasse.

Les monitrices sont gentilles avec nous et on s’amuse bien.

Madame Monique, la monitrice de mon groupe — les Sangliers — elle nous oblige, chaque jour, a nous mettre en rang pour l’inspection, tout-nus devant les douches. On doit se tenir bien droits, fixes, les bras le long du corps et elle nous passe en revue. Elle nous regarde même le zizi et se moque de nous si jamais on le cache avec les mains.

— Pour qui tu te prends, petit morveux ?

Je me suis fait plein de copains et on a tous un bel uniforme.

Bon, mes seuls vrais copain, c’est Didier et Biquette. Et Didier c’est un trouillard. Il vient près de moi se faire défendre quand on l’embête, du coup on nous embête tous les deux maintenant.

On a l’air pas malin avec cet uniforme ridicule — on dirait que c’est ma mère qui l’a choisi – avec un pantalon court, une chemise et un débardeur. Verts. On ressemble à des pommes sur des jambes. Moi je veux plus jamais porter de pantalons courts !

Dans un enclos, au milieu du parc, il y a une chèvre.  Elle s’appelle Biquette et on est devenus copains, elle et moi.

Biquette, c’est mon autre vraie copine; je cache dans ma poche les légumes que j’aime pas et je les lui apporte, et aussi du pain. Dès qu’elle me voit arriver elle accourt vers la grille pour que je lui donne quelque chose ou que je la caresse. Ou les deux.

On fait plein de jeux dans les bois.

C’est les seuls moments chouettes, les jeux de piste qu’on fait parfois dans le bois. On s’envoie des messages en code Morse avec des sifflets, et on doit comprendre le message pour savoir où aller.

Tri, un coup de sifflet court, c’est un point. Triiiii, un long, c’est une barre. Le code morse, c’est fait avec des barres et des points. Faut être rapide pour décoder les lettres. Par exemple, S c’est point-barre-point, ou le contraire, je sais plus maintenant. Le O c’est le contraire du S, mais je sais plus non-plus.

Le plus chouette, c’est de faire SOS, mais faut pas se tromper, sinon ça donne OSO. Et en français ça veut rien dire, mais en espagnol, oui, ça veut dire OURS. C’est pas grave si tu te trompes et que tu écris OURS au lieu de SOS, ça veut quand même dire DANGER si y’a un ours et que t’as intérêt à vite décamper. A condition que tu comprennes l’espagnol.

SOS on nous a appris que ça veut dire AU SECOURS. Et c’est quand même mieux de l’utiliser après que l’ours t’a attrapé. Pour prévenir.

Le soir, entre nous, dans le dortoir on se raconte des histoires, de celles qui font peur, en essayant de pas se faire attraper par le surveillant. Quand il nous surprend, il allume toutes les lumières du dortoir et on a droit à une punition collective. Tous à genoux sur le sol, à côté du lit, les mains sur la tête, en pyjama, sans bouger pendant longtemps, peut-être une heure, mais je sais pas, j’ai pas de montre. Celui qui bouge, il reste plus longtemps à genoux dans le couloir, face au surveillant assis sur une chaise.

Un soir qu’on était déjà couchés, on a commencé à voir des éclats lumineux qui venaient du bois.

C’était comme du code morse. Ti, tiiiii, tiiiii, ti, ti, ti… On a tout de suite compris que c’était sûrement des contrebandiers ou des voleurs qui s’envoyaient des messages. Y en a qui disaient que c’était les Martiens, mais c’est pas possible, les Martiens ils viennent en soucoupe volante et les lumières seraient plus puissantes et viendraient du ciel, pas du bois. On était en train de discuter de ça et de si un de nous allait prévenir le surveillant, mais ça a pas été nécessaire, il est arrivé. Fâché. Du coup, on a eu encore droit à une punition collective.

Je voudrais avoir une guitare électrique pour mes onze ans. Et je veux plus jamais revenir ici. Je n’aime pas du tout et je préfère aller à la colonie du jour pendant les vacances.

J’avais mis ça, mais j’ai dû recommencer. Je me suis fait gronder devant tout le monde par madame Monique quand elle l’a lue avant de fermer l’enveloppe. Même que j’ai dû enlever tous les mots que j’avais écrits en espagnol.

— Ici, c’est la Belgique. On parle et on écrit en français !

Je vais très très bien.

Un million de baisers de votre fils,

M